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vendredi 29 août 2014

L'inspiration...


L’inspiration...


Quelle que soit la méthode utilisée pour l'écriture de chansons, une vie à percer des secrets, à maîtriser des techniques, ne rapproche pas de sauter sereinement dans le vide de la page blanche.
« L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu » a écrit Baudelaire...

Tout peut être l’étincelle de départ : un film, un personnage, un mot, une phrase, un fait divers, une personne, un objet, une idée, un morceau de vie, un sentiment... La source d’inspiration peut se trouver partout ici bas, il faut savoir la trouver.
En 1961, Gilbert Bécaud entend dans un avion l’actrice Elga Andersen répéter Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? Il en parle à Pierre Delanoë. Résultat : Et maintenant, à laquelle Bécaud ne croit pourtant pas beaucoup en l’enregistrant en 1962. Enorme succès en France, puis outre atlantique, où la chanson devient What now my love, reprise entre autres par Franck Sinatra et Judy Garland.
Encore Bécaud, assis un jour face à Delanoë qui lui demande: « Dis-moi le premier mot qui te passe par la tête ». Réponse : Orange... Chacun connaît la suite : Tu as volé as volé as volé l’orange.
Marylou étant le prénom de la standardiste de l’hôtel de Michel Polnareff qui a inspiré son auteur Jean René Mariani pour Good bye Marylou. C’est quand le bonheur est une phrase entendue par Cali dans un mariage.

Vous écrivez d’abord la musique ou les paroles ?
« Le mot, là, ne serait pas le même s’il y avait une autre note dessous ! Un recueil de textes, c’est informatif mais incomplet, car il est impossible de juger les paroles des chansons sans leurs musiques ». J.J. Goldman. encore. Même chez les plus grands auteurs certaines paroles peuvent sembler banales si on ne fredonne pas en les lisant. « Les chansons ne sont pas faites pour être lues, mais écoutées. Distraitement. C’est la musique qui peut accrocher l’oreille et faire entendre les paroles. Les paroles sont derrière, en second plan ». Alain Souchon.
La mélodie serait plus forte que le texte ?
« En fait la musique est indispensable dans mes chansons… Il faut que le public qui m’écoute oublie la musique, il faut que la musique soit comme de la musique de film, qu’elle soit en dessous, il faut surtout jamais qu’elle ne prenne le pas sur les paroles ». Georges Brassens.
Un texte très fort peut se passer d’une grande mélodie... et vice versa.

Les compositeurs auteurs
Ecrire le texte après la musique est la méthode préférée des musiciens. Il n’est pas aisé de marier les temps forts de la musique et ceux des paroles. Les notes déterminent un certain nombre de syllabes par ligne, de lignes par strophe. La difficulté vient d'ensuite manipuler les mots pour qu’ils rentrent dans le carcan de la mélodie. Sanseverino dit mettre plus de trois mois à écrire un texte sur une musique terminée en un quart d’heure.
Par l’atmosphère qu’elle dégage la mélodie conditionne le choix des mots, elle implique un certain choix de sens, de sons et de rimes. « Je ne sais jamais en composant la musique, de quoi parlera la chanson ». J.J. Goldman.

La route de ceux qui écrivent d’après la musique passe fréquemment par le yaourt, terme du métier pour charabia. On chante n’importe quoi, souvent en pseudo anglais, avant d’écrire le texte définitif. « Je commençais par le franglais ou le yaourt. Les sons du yaourt étaient idéaux pour le placement de ma voix. Ensuite il fallait coller des mots qui sonnent et les coller à la place. C’était mon obsession ». Michel Polnareff.
« C’est dangereux. Je me suis rendue compte que j’en étais prisonnière, on s’habitue aux sonorités, au non-sens alors que c’est important de dire des vraies choses aux gens ». Zazie.

Les anglais aussi utilisent parfois une sorte de yaourt. Paul mac Cartney raconte que sur la chanson qui allait devenir «Yesterday» il chantait dans les premiers temps les paroles... scrambled eggs (œufs brouillés).

L’adaptation en français d’une chanson étrangère est un autre exercice d’écriture après la musique.De nombreux paroliers ont écrit des versions françaises des grands tubes américains, et ce massivement à l’époque yéyé.
Claude Nougaro est la référence en ce qui concerne l’écriture sur la musique, sur le jazz, sa patrie mentale. Il a fait mentir Gainsbourg qui disait le jazz intraduisible en français et pendant une quarantaine d’années le motsicien a fait swinguer les vers à la recherche de sens, de sensualité, de perfection.

On appelle monstre la première mouture du texte, premier jet construit avec les premiers mots qui passent par la tête pour marquer et sentir la mélodie.
En 1935, à Jean Nohain qui venait lui proposer le texte définitif d’une chanson appelée Couci couça, Maurice Chevalier avait préféré le monstre de départ suivant : Quand un vicomte / Rencontre un aut’ vicomte / Qu’estce
qu’ils s’ racontent ? / Des histoires de vicomtes... Jean Nohain Quand un vicomte (Raoul Breton) 1935. Le succès a donné raison au chanteur.

Les auteurs compositeurs
Au commencement était le verbe...La plupart des grands auteurs écrivent d’abord le texte. Une idée amène un texte qui inspire une musique puis un arrangement. Brassens commençait par les paroles, avec une ébauche de mélodie, cas de figure le plus fréquent pour les auteurs qui composent.
Brel disait écrire la musique et les paroles en même temps. Les mots représentent les lignes, et la musique la couleur.
Certains écrivent de telle heure à telle heure, souvent tôt le matin. La plupart suivent un rituel quasi maniaque, entourés d’objets gris-gris. D’aucuns calculent que réussir deux bons vers par journée de travail donnera par mois une cinquantaine de lignes soit à peu près deux chansons, donc une vingtaine de titres par an, assez pour choisir les douze meilleurs, dont peut être un succès...
Gainsbourg préférait à cette méthode celle d’écrire au dernier moment, dans l’urgence. Etienne Roda Gil était célèbre pour livrer ses textes en retard. « Les chansons c’est comme les enfants, il faut attendre neuf mois pour qu’ils soient bien formés, mais ensuite, sauf accident, ça ne prend pas longtemps à sortir ». Certains avancent sur plusieurs chansons simultanément, passant de l’une à l’autre comme on serre progressivement les boulons d’une roue de secours.
Le parolier travaille ses mots au quotidien pour « muscler » son inspiration, comme le musicien fait des gammes ou le sportif s’entraîne à courir des kilomètres.

L’état de grâce.
A chacun sa définition du moment magique de l’inspiration, ce moment que l’on dit si rare que le nombre de fois qu’il survient dans une vie se compte sur les doigts d’une main. Tout créateur rêve de vivre encore et encore cet état de grâce, parfois appelé « duende ».
Quand tu écris quelque chose d’exceptionnel, tu le sais immédiatement. La trouille survient, immense, « c’est bien de moi, ce truc ? » Tu as l’impression que tout ça a été dicté. Michel Polnareff.
Plusieurs de mes collègues m’ont confirmé cette sensation d’avoir écrit leur plus belle chanson sous la dictée d’on ne sait quel lutin souffleur ou quel Cyrano tapi de l’autre coté du miroir. Adamo (A ceux qui rêvent encore).

La panne.
Chacun des grands auteurs a connu un jour la cruauté du moment de non-inspiration, quand l’imagination tourne en rond. Ce manque d’inspiration, de quoi naît il ?
Le plus souvent, de la routine. L'art l'a en horreur, et encore plus l’auto imitation. Sans doute aussi de la perte de confiance dans ses mots. La panne peut provenir d'une crainte excessive, et ce même après un succès, quand celui-ci engendre une trop grande peur de décevoir.

Avant d'être «émetteur», l'auteur est «récepteur », mais il a du mal à accepter comme normaux ces moments où l'esprit se "recharge".

Vivre plus fort.
Par essence le créateur se doit de toujours offrir de nouvelles perceptions de la beauté. Arthur Rimbaud prônait « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Le mythe de l’artiste maudit qui brûle sa vie pour éclairer des zones inexplorées de l’être humain est en voie de disparition mais il a la vie dure et certains croient encore que certaines lucidités naissent de l’ivresse. La gloire et l’argent démultiplient les accessibilités aux excès qui peuvent mener à une solitude que de nombreux artiste, à l'instar de Nino Ferrer, un jour ne supportent plus de payer.

Du travail.
Une grande chanson peut être vite achevée, mais cela reste peu fréquent, L’inspiration ne se limite pas à une grande idée de départ. Elle est nécessaire tout au long du processus d’écriture.
« J’écris ce qui me passe par la tête et j’essaie de bien le faire.Une idée me vient je ressens une émotion, j’essaie de la traduire avec des mots, et puis je la rumine pendant quelques jours, quelques semaines. J’ajoute quelque chose, j’enlève. J’enlève plus que je n’ajoute d’ailleurs, et au bout de quelque temps je ne peux pas aller plus loin ». Brassens.
« L’inspiration pour moi, c’est une réflexion profonde qui dure deux à trois jours. Il arrive un moment où je n’en peux plus de ne pas l’avoir écrite ». Brel.
Tous les grands auteurs disent l'intensité du travail qu'ils ont du fournir pour que chaque vers soit de qualité.
Les dieux, gracieusement nous donnent pour rien tel premier vers ; c’est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec l’autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel. Paul Valéry.

mardi 15 avril 2014

A quoi reconnaît on une grande chanson ?

Ç

    

Succès intemporel

Avec le temps, La javanaise, La mer, Comme d’habitude, La bohème, La vie en rose, Les copains d’abord, Les feuilles mortes, Ne me quitte pasFierté du répertoire français et également fleuron d’un marché industriel coté en bourse, ces neuf chansons font partie chaque année des oeuvres les plus exportées. Elles sont des classiques, des « standards». Le public les connaît et connaît leur interprète principal, reprend leurs paroles en choeur. Elles ont traversé les années et sont présentes autour de nous, quelle que soit la mode.

Cette longévité même est une des raisons de notre identification. Un classique de la chanson est un miroir de notre vie, le décor d’une époque, d’une société, un commentaire permanent à l’existence (Boris Vian).
Miroir qui embellit, il fait partie de l’inconscient collectif et jalonne nos souvenirs. Son écoute répand un parfum mélancolique qui fait recouvrer la mémoire. L’espace d’un moment, parents, enfants, amours, bonheurs, malheurs sont là, dans un halo de nostalgie, et nous sommes reconnaissants de revivre un peu de notre passé. Une grande chanson est un graffiti sur le mur de l’oubli. Un peu d’intemporalité dans le quotidien qui s’enfuit déjà.

Et pourtant, presque toutes ces oeuvres ont failli être mort-nées. Il est surprenant de constater que la chance, qui opère entre les oeuvres une première sélection, impitoyable, leur a d'abord tourné le dos avant de finir par leur sourire. Depuis, année après année, l'obsolescence qui arbitre un tri décisif entre les milliers de candidates au titre de grand chanson les gracie. Ces neuf titres ont survécu à tout.

Plaisir du sens, histoire universelle

Pour écrire une grande chanson, le savoir faire ne suffit pas, ni même une habileté technique à étourdir les oreilles. Ces neuf titres ne sont pas qu’une répétition réussie de syllabes. Sens et forme s’éclairent l’un par l’autre, comme l’esprit et la matière. Bonheur de l’oreille, de l’esprit ou du coeur (et parfois des pieds), la grande chanson est une conversation, un tête-à-tête avec chacun. Elle est porteuse du plaisir du sens, sans nul besoin de s’interroger sur la compréhension du sujet ou des images employées. Elle ne requiert aucun mode d’emploi pour toucher au coeur.

Elle donne envie de s’approcher de son intimité, avec respect. Envie d’étudier son sens, ses procédures de représentation de l’homme et du monde, envie d’en savoir plus sur son auteur, sur son interprète. Oui leur passé, leur chair, leur mythologie personnelle, éclairent significativement les raisons de la tendresse que la chanson inspire. 
Chacun s'identifie. Son auteur a l'apparence sincère. Il s’expose à travers son texte, il semble écrire ce qui lui chante, comme il l’entend, honnête à l’impulsion créatrice qui le guide, commencée pour lui même. Orfèvre du son et de l’expression, il transmute ses émotions en sensations partagées par des détails au fort pouvoir de suggestion. C'est dans ces grands petits riens que l'on se reconnaît le plus. 

Chacune des neufs chanson est l témoignage d’un être mais aussi d'une civilisation, d’une époque.  
Par-delà l’intérêt des mises en perspective artistiques ou socio culturelles, avant tout, elle est objet de plaisir. Ou plutôt de plaisirs, distincts selon les moments du jour, de la saison, de la vie.

Une grande mélodie

Le texte n'est pas plus important que la mélodie. Si l'on trouve l'un sans l'autre, l'oeuvre n'est  "juste que" une bonne chanson.Les grandes chansons ont de grandes mélodies qui, même quand elles sont reprises en anglais ou toute autre langue, avec un texte et un sujet différents, séduisent un nouveau public et de nouveaux interprètes.

Une virtuosité littéraire  ?

Si chacune de ces neuf grandes chansons est une leçon d’écriture, le ton reste immuablement celui d'une conversation.
Dont on salue les qualités linguistiques, la créativité de sa langue, l’adéquation du sens et de la musicalité, le regard singulier porté sur le sujet. Echos, contrastes, jeux de symétries, chaque consonnes sonne, rien ne semble être là par hasard dans un ensemble de mots ordonnés qui allie à sa manière instinct et savoir, délire et rigueur.

Tous les témoignages des grands « hommes de paroles » concordent sur l’énorme somme de travail qu’ils ont fourni, au quotidien. D'abord le travail de se cultiver car la plupart d'entre eux n’ont pas été remarquables lors de leur scolarité, loin de là. Brillants autodidactes, ils n’ont jamais joué à l'artiste maudit qui "préfère ne rien savoir" au nom de la créativité, au contraire. Les grands auteurs connaissent parfaitement notre langue, sa grammaire. Au quotidien , ils retravaillent leurs textes. « Le talent c’est du travail qui ne se voit pas ». J. Brel. Le génie lui même ne sort pas l’art de sa manche à la demande.

Le grand auteur transgresse les règles là où les autres commettent une erreur. Une grande chanson détourne les règles du genre, celles qu’il faut connaître avant de pouvoir en dépasser les limites et les contourner, les règles qui font la différence fondamentale entre l'émouvante maladresse d'un dessin d’école maternelle et un Picasso.
Quelles règles ?

(A suivre)

jeudi 10 avril 2014

A la recherche des règles d'écriture de chansons




Enquête sur les grandes chansons

C’était il y a quelques années. Je ressentais le besoin d’écrire en français mon prochain album. 
J'avais  écrit plusieurs dizaines de chansons en espagnol, chanceux que le texte de l’une d'entre elles, Soledad, ait fait le tour du monde et soit enseigné dans les classes d'espagnol des lycées.
Sans doute étais je intimidé à l'idée que le public francophone puisse comparer directement mon verbe à celui, majeur, génial, des géants : Brassens, Brel, Gainsbourg, Nougaro, Ferré et autres monstres sacrés de l’écriture. Je m’inquiétais « d’écrire après » et souhaitais m’appuyer sur un guide pratique contenant les règles d’écriture de chansons françaises. Un tel ouvrage n’existait pas.

A la recherche des règles d'écriture de chansons

J'entrepris de choisir neuf grandes chansons, neuf références de notre patrimoine. Première difficulté.
Comment reconnaît on une grande chanson ?
Avec le temps, La javanaise, La mer, Comme d’habitude, La bohème, La vie en rose, Les copains d’abord, Les feuilles mortes, Ne me quitte pas… selon moi, des grandes chansons, pour différentes raisons. Entre autres parce que ces neuf "standards" ont eu des destins hors du commun et parce qu'ils transmettent des sentiments droit au coeur des hommes. Son, sens, sensation. Dans chacun, le son fait sens, et fait sensation. Qualité de la mélodie, qualité du texte, qualité de l’interprétation. Son, sens, sensation, la règle de trois pour postuler au titre de trésor du patrimoine culturel national.

J'étudiai leurs techniques d'écriture, leurs sujets, les comparai pour en dégager les points communs.
Dans un deuxième temps les résultats obtenus, les « preuves par neuf », furent confrontés à des centaines de succès d’hier et d’aujourd’hui, de Barbara à Grand Corps Malade, en passant par Camille ou Souchon.
Elargi le champ des analyses, disséquées les anatomies de succès, les re-comparaisons, débuta l’ajout de remarques, le recensement des principaux thèmes, puis les interrogations. Sur la création, sur le pourquoi on aime une oeuvre, sur l’état des lieux du métier d’auteur. Ce travail m'occupa des années, et il continue de m’occuper.

L’aventure de l’écriture d’un nouveau disque : Madame, était propice à vérifier le bien fondé de ces règles d’écriture ainsi qu'à prendre des notes lors des différentes phases de travail sur les nouveaux textes. Ce nouveau crible m'aida à débusquer des imperfections. Je ne les corrigeai pas toutes, mais j'éprouvais la satisfaction de mieux apprécier chaque risque pris, de mieux accepter la différence de ma propre expression.

Aujourd'hui je termine l'écriture d'un nouvel album. Mon soulagement est de courte durée. L’idée de ce blog s’impose à moi : partager le résultat de mes recherches passées, sous une forme facile à lire, des textes, des méthodes, des anecdotes sur la genèse des chefs d'oeuvres et sur la vie de leur auteur, des commentaires, des mises en perspective.
Dans l’avalanche d’informations hétéroclites de notre quotidien, je vous proposerai dans mes prochains posts mon tri de l'or de nos grands auteurs, des marque-pages dans le grand livre universel de la chanson.